Le rêve et la raison: Hubert Ripoll
Approchez, approchez braves gens. Entrez dans un monde merveilleux. Tout y est
magie, tout y est poésie, tout y est couleur, tout y est lumière, la raison y épouse le rêve,
la forme y étreint le fond, les odeurs sont parfums, les sons sont musiques, le soleil est
d'or, la nuit est d'argent, le mouvement est danse, la grâce se joue du vertige, la
pesanteur y est légère, le haut est en bas, l'air nage au fond de l'eau, l'eau est suspendue
dans l'air, l'amour y coule à flot, les savants sont troubadours, les amants sont
innocents, les femmes sont oiseaux, les hommes sont poissons.
Approchez, approchez, retenez votre souffle, ouvrez grands vos yeux, vous allez vivre
des instants de magie. Laissez-vous aller, fi de la raison, laissez vivre les rêves, qu'ils
deviennent vos rêves, qu'ils vous emportent là où l'amour coule à flot, où les savants
sont troubadours, les amants sont innocents, les femmes sont oiseaux, les hommes sont
poissons.
Vertige des sens, je fais fi des hauteurs,
Suspendue dans les airs, femme ou bien chimère,
Filant dans le silence, au-delà des clameurs,
Venus immatérielle, je m'envole légère.
Viens mon beau poisson, joue de la pesanteur,
Largue en bas tes amarres, dédaigne la raison,
Ne croit plus en tes sens, perce vers le bonheur,
Glisse dans mon ciel d'eau, coule dans ma déraison,
Soit mon Tannhäuser, viens me retrouver
Là où la lune est d'eau et la mer est d'argent.
Symphonie de lumières, dans le ciel azuré,
Enlève-moi sabine, devient mon bel amant,
Danse ton corps avec moi, entre dans ma musique,
Chante-moi des mots tendres, soit mon Zarathoustra
Psalmodie pour moi les plus beaux des cantiques,
Plus de haut, point de bas, éternité d'ébats,
Chevauche-moi amour, je suis ta Walkyrie,
Ta belle femme oiseau, oh mon homme poisson,
Ivre de délices, ton âme erre étourdie.
Maintenant, tout est rêve et ton cœur est passion.
3
Rien ne nous a entraîné que l’étrange désir
De monter toujours plus, plus proche et de plonger
Au profond du ciel bleu, si contraire
Aux joies sensuelles des organes, si loin
Des plaisirs d’un esprit supérieur,
Rien que plus haut, toujours plus haut
Et, peut-être, ébloui, vertige incandescent
De nos ailes de cire
4
Nous pensons des choses pures
Côte à côte, le long des chemins,
Nous nous tenons par les mains
Sans dire... parmi les fleurs obscures ;
Nous volons comme des fiancés
Seuls, dans la nuit verte des prairies ;
Nous partageons ce fruit de féeries
La lune amicale aux insensés.
L’oxygène dans tes poumons, souffle ample et saccadé,
Tu t’enroules et tu glisses, abysses enténébrés,
Fluide poisson vers l’éther aspiré,
Silence absolu, pénombre bleutée,
Bonheur et larmes aux profonds arrachés
Dans les ténèbres, abîmes bleutés,
Là où la pesanteur fait ton corps léger.
Tu te dissous dans l’eau azurée,
Mon beau poisson blanc argenté.
Ramène-moi des gorgones d’or
Et des cathédrales de corail,
D'après Yukio Mishima - Le soleil et l’acier
4
D'après Paul Valéry - Le Bois amical
Va, ouvre les yeux des morts
Comme qui va à la bataille
5
Libres, enfin, dépassons l’heure étale,
Voir le ciel délirer sous une effusion
D’hirondelles criant mille horizons,
Vivres, enfin rassurés, douceur cérébrale.
Je vous l'avais bien dit, vous m'avez écouté, vos rêves s'en sont allés, l'espace d'un
instant et vous étiez poissons, envolés tout là-haut et vous étiez oiseaux. La magie est
finie, entrez dans vos maisons, retrouvez la raison, mais laissez quelquefois s'infiltrer la
passion.
